Paisatg-e / Paisaj-e / Landscap-e / Paysag-e

JANVIER-FéVRIER 08

BULLETIN TRIMESTRIEL DE L'OBSERVATORI DEL PAISATGE - 9

L'OBSERVATEUR

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Des paysages imaginaires

Mikael Jakob
Professeur en architecture du paysage à l'Ecole d'Ingénieurs de Lullier et chargé de cours en histoire et théorie de l'architecture du paysage à l'Université de Genève et à l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne.

" Heard melodies are sweet, but those unheard Are sweeter; therefore, ye soft pipes, play on; Not to the sensual ear, but, more endear'd, Pipe to the spirit ditties of no tone " (Keats, Ode on a Grecian Urn) Imaginaire se dit ce qui n'existe point ou que dans l'imagination, sans aucune réalité. Appliqué au paysage, le concept de paysage imaginaire peut cependant prendre deux sens très différents : 1, l'un radical, interne et onirique, au sens d'un phénomène n'existant que grâce à l'imagination, (l'instance bien désignée par l'allemand Einbildungskraft, force ou puissance de porter ou de concentrer l'image à l'intérieur), sans intervention aucune du monde extérieur ; 2, l'autre, également fort intéressant, concerne en fin de compte le paysage tout court, à savoir ce qui - en tant que phénomène - n'existe que dans la conscience de quelqu'un. Tout paysage vécu serait dès lors imaginaire ou autrement: afin que la nature devienne paysage, elle doit être image-inée, transformée en image. Ces deux possibilités, l'auto-fiction chimérique ou visionnaire d'une part et la fabrication de l'image du réel d'autre part, s'exposent chacune au problème de la traduction de ce qui ne se fait ou qui ne se donne qu'à l'intérieur. Le poète romantique Coleridge a exprimé dans ses fameuses Notebooks toute la difficulté de trouver des correspondances linguistiques à ce qu'il capte, momentanément et miraculeusement, dans son imagination: " The Head of Glen Nevish how simple for a Painter/ & in how many words & how laboriously, in what dim similitudes & slow & dragging Circomlocutions must I give it - so give it that they who knew the place best would least recognize it in my description. " (Note 1489). En parlant de peinture, nous utilisons depuis longtemps le terme de paysages imaginaires ou fantastiques. Joachim Patinir, " der gut Landschaftsmaler ", selon les mots de Dürer, montre dans ses Weltlandschaften (paysages du monde) un panorama exubérant et invraisemblable où le fantastique est présent dans ses formes les plus différentes. L'extension surprenante des énormes coulisses paysagères devient chez lui le théâtre d'un ensemble pictural aussi difficile à déchiffrer que les visions spectaculaires d'un Bosch ou d'un François de Nomé. L'attribut 'imaginaire' s'applique par la suite aussi bien à Francesco Guardi qu'à Gaston Redon, ou, au XXème siècle, à Salvador Dali. Or, le caractère fantastique, fictif et impossible de ces paysages ne doit pas faire oublier leur aspect complètement construit et composé ; l'imaginaire, a priori symbole de liberté totale de l'esprit, s'inscrit à travers les âges dans une syntaxe contraignante et hautement rhétorique. Une autre tradition, plus intéressante encore quant à ses implications épistémologiques et esthétiques, trouve son point focal dans les fameux paysages composés à partir de " blots " (taches) inventés par Alexander Cozens. L'imagination fonctionne chez le peintre et théoricien anglais comme le passage obligatoire menant du réel à la représentation post-mimétique. Il incombe de " with the swiftest hand to make all possible variety of strokes upon the paper, confining the disposition of the whole to the general subject in the mind. " Chez Cozens, les choses se renversent véritablement : le paysage imaginaire est le seul paysage vrai, alors que ceux de la tradition académique apparaissent comme des fictions. Michael Jakob est professeur en architecture du paysage à l'EIL et chargé de cours en histoire et théorie de l'architecture du paysage à l'Université de Genève et à l'EPFL. Il dirige le collection Paysages (Infolio) et "di monte in monte" (Verbania). Il vient de publier Paysage et temps (Infolio, 2007).

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