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OCTOBRE-DéCEMBRE 15

BULLETIN TRIMESTRIEL DE L'OBSERVATORI DEL PAISATGE - 47

L'OBSERVATEUR

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La Convention européenne du paysage s'étend vers l'est, au-delà de l'Europe

Artemis Yiordamli
Directrice de la fondation Laona pour la conservation et la régénération de la campagne chypriote

En 1949, George Orwell publiait son roman d'anticipation 1984 [1], dans lequel il prévoyait que l'élite de l'humanité gouvernerait le monde en soumettant les travailleurs à sa dictature. Il soutenait que, pour s'assurer qu'une société cesse de penser d'une certaine façon, il suffit d'éliminer de la langue le mot décrivant un certain concept. Une méthode simple bien connue des régimes totalitaires : si vous ne pouvez pas verbaliser un concept, celui-ci cesse d'exister. Le fait d'interdire des pensées et des idées a été largement appliqué dans certaines parties du monde que nous connaissons – autrefois dans l'ancien bloc communiste, aujourd'hui tout particulièrement au sein des groupes religieux extrémistes.

La croisade occidentale pour gouverner le monde a pris quant à elle une autre direction. Du fait de la globalisation, des OGM et du libre commerce, des mots ont été ajoutés au lieu d'être éliminés de l'usage courant. Les nouveaux mots ont tendance à être dotés d'un sens positif, moins traumatique. Ainsi, le mot anglais " redeployment ", qui signifie " relocalisation ", est moins négatif que " unemployment ", qui signifie " chômage " ; la fantastique expression anglaise " bail-in " – introduite par le FMI [2] – est tout simplement une façon polie de dire que rien ne sera fait pour sauver une économie nationale, c'est-à-dire qu'elle ne sera pas " bailed out " (" sauvée "), mais devra s'en sortir seule, avec ses propres ressources.

Vous vous demandez sans doute : mais qu'est-ce que ce préambule a à voir avec la Convention européenne du paysage ? Même si cela n'est pas évident au premier abord, cela a beaucoup à voir avec le mot " paysage " qui, bien que plus ancien que " bail-in ", est malgré tout un " mot nouveau ". Nouveau en ce sens que cela ne fait que quelques centaines d'années qu'il a été introduit dans de nombreuses langues européennes ; nouveau car sa signification continue à changer [3] et car il n'existe pas encore dans certaines langues non européennes ! En arabe, par exemple, il n'y a pas de mot équivalant à " paysage ".

C'est l'un des faits intéressants qui a émergé d'un projet de deux ans appelé Medscapes (2013-2015), aujourd'hui dans sa dernière phase, dans ses six derniers mois. Deux États européens (Chypre et la Grèce) et deux États non européens (la Jordanie et le Liban) participent à ce projet financé par l'IEPV (Instrument européen de partenariat et de voisinage). Deux partenaires – un établissement universitaire et une ONG – sont impliqués pour chaque pays. Ce projet vise à développer une méthodologie commune pour identifier et évaluer le caractère du paysage dans les pays du pourtour méditerranéen oriental, afin de démontrer que l'évaluation du caractère du paysage peut être l'outil adéquat pour une conservation effective du patrimoine naturel de cette région.

Étant donné que les phénomènes naturels tels que les faibles pluies ont mené au développement de traditions similaires dans l'agriculture (par exemple la viticulture et la culture des oliviers) et que les traditions culturelles partagées ont été renforcées par les civilisations qui se sont succédées et ont influencé ces quatre pays (notamment les civilisations grecque, hellénistique, romaine, byzantine et ottomane) [4], les partenaires du projet ont voulu étudier si les caractéristiques qu'ils partagent pouvaient mener à une approche commune pour évaluer leur paysage.

La Convention européenne du paysage a démontré être un bon point de départ, en particulier le fait de considérer que tous les paysages (et pas seulement ceux qui sont exceptionnellement beaux) sont importants, que les habitants eux-mêmes sont capables d'identifier ce qui est important dans le paysage et que les pays doivent identifier et évaluer tous les paysages de leur territoire et adopter des mesures afin que le paysage soit pris en compte dans les processus de prise de décisions. Étant donné que la Convention ne fournit pas de directives, l'évaluation a été confiée aux universitaires ou aux autorités compétentes ou aux deux. Il s'est révélé essentiel de reconnaître que les paysages ne se distinguent pas les uns des autres par leurs caractéristiques particulières (par exemple par la présence d'un château sur une colline ou par l'existence d'un lac), mais par des patrons répétés qui se différencient des autres patrons d'un autre paysage [5] ; par exemple, un paysage de vignobles contraste fortement avec les complexes touristiques modernes des bords de mer. Or, ce sont tous deux des paysages culturels, c'est-à-dire façonnés par l'homme.

Dans les quatre pays, les autorités qui avaient besoin d'approfondir leurs connaissances en matière de paysage se sont impliquées dès le début. Leurs représentants ont participé aux réunions, aux groupes de travail et aux discussions concernant la façon dont les résultats de ce projet seraient utilisés.

Une formation en évaluation du caractère du paysage a été mise en place à Chypre, car la fondation Laona avait déjà élaboré, en collaboration avec l'Université de Reading (Royaume-Uni), un brouillon de carte du paysage de l'ensemble de l'île (9 251 km2) à l'échelle 1:250 000. Durant ce processus, les Chypriotes se sont aperçus que, dans les pays situés à l'est, l'approche devait être un peu différente de celle mise en œuvre dans les pays du nord. L'intervention de l'homme sur les terres arides, où les feux de forêts sont fréquents et où la mer est omniprésente, a en effet donné lieu à des réalités différentes. Bien qu'il n'existe pas, dans la langue arabe, de mot équivalant à " paysage ", il y a un autre mot – " hima " ou " hema " [6] – qui désigne une notion comparable à ce que les anglais appellent " Land Stewardship " et les français " intendance du territoire ", à savoir le soin collectif apporté au maintien de l'utilisation traditionnelle de la terre (par exemple en tant que pâtures), qui, à son tour, a un effet direct sur la conservation du paysage qui supporte des écosystèmes spécifiques. La Société protectrice de la nature libanaise a présenté l'" hima " et ses applications aux autres partenaires du projet.

Les étapes les plus importantes du projet Medscapes ont été : la formation de l'équipe de terrain ; le développement de la méthodologie ; l'élaboration, sous la direction de l'Université ouverte de Chypre, de cartes de paysages avec une nomenclature préalablement convenue ; et l'identification, par l'AUB (Université américaine de Beyrouth) des risques auxquels sont exposés le paysage et les écosystèmes correspondants. Il est prévu que cela soit inclus dans le programme de troisième cycle universitaire en Sciences de la terre, préparé par l'université germano-jordanienne pour créer une structure de futurs professionnels et/ou enseignants familiarisés avec la notion de paysage et tout ce que cela implique. Leur tâche sera facilitée par un manuel de bonnes pratiques que l'ONG grecque Med-INA est en train d'élaborer. Inspiré du travail de l'Observatoire catalan du paysage, ce projet vise à créer un observatoire du paysage de Méditerranée orientale, dont le siège se trouverait à l'AUB, au Liban. Cela pourrait être un premier pas vers la création d'observatoires nationaux ou régionaux, qui pourraient fournir des informations à l'AUB.

L'Université de l'Égée a organisé, du 5 au 12 septembre, à Mytilène (Lesbos) où se trouve son siège, un cours d'été afin de tester le matériel d'enseignement issu du projet. Parallèlement, la Société royale de préservation de la nature en Jordanie a travaillé à l'identification de la valeur ajoutée de ce projet (qualifiée également de " capitalisation "). Priorité a été donnée à la participation à des congrès internationaux, à la publication de documents, à la création d'éventuels projets communs et à la promotion d'actions précises dans chaque pays. Un aspect précis n'a pas encore été examiné, mais pourrait l'être lors du congrès final : il s'agit des paysages de guerre. Les quatre pays ont vu leurs frontières menacées au cours des 50 dernières années. À Chypre comme au Liban, on peut observer des signes d'abandon dus à la dévastation militaire et des paysages abandonnés par l'homme suite à la pose de mines. Certaines de ces zones sont devenues des paradis de biodiversité [7], ce qui prouve que la nature a sa propre façon de guérir.

Pour de plus amples informations sur ce projet, contactez communication@laona.org

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Références bibliographiques

  1. Orwell, George. Nineteen Eighty four, Secker and Warburg, 1949.
  2. Jianping Zhou, Virginia Rutledge, Wouter Bossu, Marc Dobler, Nadege Jassaud & Michael Moore. Bail-out to Bail-in: Mandatory Debt Restructuring of Systemic Financial Institutions, April 24, 2012.
  3. Wood, R. & Handley, J. Landscape dynamics and the management of change. Landscape Research, 2001.
  4. Paul Hamlyn. Larousse Encyclopedia of Ancient and Medieval History, 1996.
  5. Steven Warnock & Geoffrey Griffiths. Cyprus Landscape Mapping Project, Sept. 2008.
  6. Kilani, Hala, Assaad Serhal & Othman Llewlyn. Al-Hima: A way of life, IUCN West Asia regional Office, Amman Jordan – SPNL Beirut, Lebanon, 2007.
  7. Par exemple, la " ligne verte ", un no-man's land qui sépare le nord et le sud de Chypre depuis 1974 ; elle est maintenant envahie d'une végétation luxuriante et des espèces rares sont revenues y vivre.

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