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MAI-JUIN 15

BULLETIN TRIMESTRIEL DE L'OBSERVATORI DEL PAISATGE - 45

L'OBSERVATEUR

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Développer des paysages vivants

Laurens Bockemühl
Planificateur de paysage, Froelich & Sporbeck GmbH+CO KG. Coordinateur de l'Académie Européenne pour la Culture du Paysage PETRARCA

Ayant grandi dans la zone frontalière entre la Suisse, l'Allemagne et la France, j'ai toujours été fasciné à l'idée de franchir les limites instaurées au sein du paysage. Le changement immédiat qui intervient dans le paysage lorsque l'on passe la frontière entre deux États est une expérience véritablement étonnante. Bien que les deux côtés de la frontière ne soient séparés que de quelques mètres, on y est confronté à quelque chose de différent, à de nouvelles impressions bien spécifiques. Ce caractère particulier du paysage peut être vécu comme un tout, mais il est très difficile de conserver sciemment ce vécu complet et de trouver ensuite les mots pour le décrire. En quoi le paysage de Sundgau, dans le sud de l'Alsace (France) se différencie-t-il du paysage voisin du Jura suisse pour que je puisse les distinguer ?

Les paysages, leur variété, leur variabilité et les relations qui les unissent m'intéressent depuis mon plus jeune âge. J'ai toujours voulu apprendre à les découvrir et à les comprendre. C'est la raison pour laquelle j'ai étudié la géographie. Je voulais comprendre comment les paysages se développaient, en tenant compte de l'interaction du climat avec les mouvements du sol, les roches, le cycle de l'eau et la couverture végétale, qui change en permanence. Si les caractéristiques élémentaires d'un paysage peuvent être décrites très précisément en se basant sur les éléments répertoriés, pratiquement immuables et bien visibles, qui le composent, il est bien plus difficile de découvrir le rôle que les animaux y jouent et la signification de leur présence dans un paysage donné. Quel type d'environnement ont-ils créé ? Sur quelles facettes du paysage attirent-ils notre attention ?

Pour revenir au phénomène décrit plus haut, c'est-à-dire à ce que l'on ressent lorsque l'on passe une frontière dessinée " artificiellement " par l'homme dans le paysage, il est certain que nous sommes capables de reconnaître presque instantanément l'esprit de la culture des habitants d'un lieu donné. C'est similaire à ce qui se passe lorsque l'on rencontre une personne pour la première fois. Au fur et à mesure que l'on découvre un paysage et que l'on s'y intègre, la conscience de cette première image devient plus floue. En fait, ce n'est que durant cette seconde phase que nous sommes capables de décrire les détails de cette image : en commençant par ce que les habitants y ont créé, la façon dont ils cultivent la terre, dont ils construisent leurs maisons et dont ils agissent dans leur environnement.

J'ai consacré l'essentiel des vingt dernières années de ma vie professionnelle à décrire et à évaluer les effets des projets d'infrastructures tels que les routes, les voies ferrées, les centrales et les lignes électriques, etc. sur la nature et l'environnement. Il s'agissait de prévoir leurs impacts éventuels sur l'environnement et de minimiser au mieux les dommages qui en découlaient pour le paysage.

Cela s'avère assez simple lorsque l'on analyse séparément, d'un point de vue scientifique, chacun des composants de la nature, car nous sommes en mesure de décrire les effets de la construction d'une route sur les sols, sur l'équilibre hydrique, sur la végétation, et de plus en plus précisément sur l'habitat des espèces animales. Cela étant, il nous est encore difficile d'envisager le paysage comme un tout. En effet, bien que la législation de certains pays, comme c'est le cas en Allemagne, protège les particularités, la variété et la beauté du paysage, nous ne disposons pas d'instruments adéquats pour mener à bien cette tâche, et la nature et les paysages continuent à se dégrader. Que pouvons-nous faire pour protéger véritablement le développement vivant des paysages ?

Durant les dernières décennies, le nombre d'instruments techniques permettant de visualiser et d'imaginer les changements causés par l'impact humain sur le paysage a considérablement augmenté. Cela n'a malheureusement pas débouché sur l'élaboration de méthodes convaincantes permettant de mesurer ou de qualifier l'impact sur le paysage. En fin de compte, la qualité du paysage se limite à une affaire de goût : " j'aime bien ", " je n'aime pas du tout " ou encore " avec le temps, on s'y habitue ; finalement, ça n'est pas si mal ". Pour être en mesure de juger si notre interaction avec le paysage est cohérente, saine et en connexion avec le paysage vivant ou non, je pense que nous devrions aller plus loin.

À mon avis, nous devons continuer à développer notre relation avec le paysage et nos méthodes de planification afin de définir, de façon créative, des critères d'action paysagère reposant sur une connaissance approfondie des caractéristiques de chaque lieu, notamment de son passé, de sa situation géographique et de ses habitants. Ce type de paysagisme pourrait nous mener à une nouvelle culture du paysage.

L'idéal consisterait à regrouper toutes les personnes liées au lieu dans le cadre d'un processus de planification véritablement participatif.  Ce processus pourrait comporter plusieurs phases. En premier lieu – cet aspect me semble sous-évalué dans les processus de planification habituels –, chacun devrait tenter d'entrer en contact direct avec le paysage, l'observer, ressentir par l'expérience les qualités spécifiques du lieu et partager ses conclusions avec les autres participants. Cela permettrait d'obtenir une image commune, mais variée, du caractère spécifique du lieu. La seconde étape, qui ne pourrait être envisagée qu'une fois la première achevée, consisterait en une ébauche de planification élaborée collectivement en tenant compte de notre relation réelle avec ce paysage. À ce stade, des experts tels que des ingénieurs pourraient apporter leur expertise technique et la combiner de façon créative et en faisant preuve d'imagination artistique aux spécificités du lieu.

Des processus comme celui que je viens de décrire sont parfois mis en œuvre, mais c'est encore un rêve qui ne devient pas souvent réalité !

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